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Union africaine : faut-il condamner Jean Ping ?

8/06/2011 à 11h:08 Par Christophe Boisbouvier
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Rencontre du panel de chefs d'État avec Kaddafi, le 10 avril à Tripoli. Rencontre du panel de chefs d'État avec Kaddafi, le 10 avril à Tripoli. © AFP

Les crises ivoirienne et libyenne ont confirmé les défaillances d’une organisation profondément divisée. Mis en cause, le président de la Commission se défend, à l’occasion du 17e sommet de l’UA. Retour dans le détail sur le cas Jean Ping.

Plus courtois que Ping ? « Cela n’existe pas », répond son vieux complice Moustapha Niasse. « De solides études, une ambassade à l’Unesco, la direction du cabinet de Bongo… C’est l’un des hommes les plus éduqués du continent », estime l’ancien Premier ministre sénégalais. Pourtant, depuis quelques semaines, Jean Ping n’est plus le même. Il se raidit. Il se cabre. On le connaissait d’humeur égale, jamais un mot plus haut que l’autre… Et voilà que notre diplomate tout en rondeur élève la voix et devient tranchant.

En privé, un fauve blessé

Oh, pas en public, bien sûr ! À Malabo, dans les couloirs du 17e sommet de l’Union africaine, le président de la Commission de l’UA continue d’arborer un large sourire et de donner de chaleureuses accolades : ministres, conseillers, journalistes et même lobbyistes… Ping, l’homme à la mémoire d’éléphant, n’a pas son pareil pour appeler chacun par son nom et pour glisser un petit mot amical à l’un et à l’autre. Mais en privé, c’est tout autre chose. Ses proches découvrent un autre homme. Affûté, mordant. Comme un fauve blessé.

La cause ? Les attaques qui fusent sur sa personne et son travail. Jusqu’au début de cette année, il encaissait sans broncher. Mais là, c’est trop. Ping se rebiffe. À quelques mois de la fin de son mandat de quatre ans (février 2012), l’homme sent que c’est le moment ou jamais. Il y va de son avenir politique. Il monte en première ligne. Sa gestion de la Côte d’Ivoire et de la Libye ? Il assume. Et il se défend, pied à pied.

C’est à propos de la crise malgache que Jean Ping a essuyé les premières salves de ses détracteurs. Novembre 2009, Marc Ravalomanana a été renversé huit mois plus tôt. Après une patiente médiation internationale (ONU, OIF, UA, SADC), les putschistes sont sur le point d’accepter une transition dirigée par un gouvernement quadripartite. Il reste trois ou quatre ministères à distribuer. À ce moment, le président de la Commission de l’UA demande aux médiateurs de s’effacer et de laisser les Malgaches s’arranger entre eux. On connaît la suite. C’est l’échec. Deux mois plus tard, dans le huis clos d’un sommet à Addis-Abeba, l’Afrique du Sud tance Ping qui, beau joueur, reconnaît qu’il aurait pu mieux faire…

L'épisode ivoirien

Mais c’est évidemment sur les grandes convulsions de cette année 2011 que le travail de Jean Ping est le plus attaqué. Première cible : sa politique ivoirienne. « Du 28 novembre au 10 mars, l’UA a attendu plus de trois mois avant de reconnaître ce que tout le monde – l’ONU, la Cedeao, etc. – disait depuis le début, à savoir que Ouattara avait gagné », affirment de nombreux Africains. « Par ses atermoiements, l’UA a prolongé la guerre civile en Côte d’Ivoire. » Réponse de Ping : « Sur la Côte d’Ivoire, les chefs d’État africains étaient très divisés entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara. Le 10 mars, à Addis-Abeba, nous avons réussi à leur faire prendre une position commune. Même l’Angola s’est rangé à l’avis général et a demandé à M. Gbagbo de partir. »

En fait, à en croire les défenseurs de Jean Ping, il a fallu perdre du temps pour en gagner. Selon eux, les cinq semaines de travaux du panel de l’UA sur la Côte d’Ivoire ont été nécessaires pour « travailler au corps » le Sud-Africain Jacob Zuma et le convaincre de lâcher Gbagbo. L’Angolais Eduardo Dos Santos serait alors tombé comme un fruit mûr. Seule certitude : trois semaines après la déclaration de l’UA, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté la fameuse résolution 1975 contre les armes lourdes de Laurent Gbagbo, sans veto de la Chine ou de la Russie. Ce qui fait dire à Ping : « La Côte d’Ivoire s’en est sortie en s’appuyant notamment sur notre déclaration du 10 mars. »

Ses attaches ivoiriennes ont-elles pesé dans ses choix ? « Pas du tout, répond-il. Parce que ma femme est ivoirienne, j’ai peut-être une connaissance plus fine de ce pays. Mais j’ai agi en toute impartialité. Du temps où j’étais le ministre des Affaires étrangères d’Omar Bongo et où celui-ci s’occupait activement de la Côte d’Ivoire, je me mettais volontairement à l’écart de ce dossier pour éviter que cet aspect de ma vie soit exploité. Mais à présent que je suis à la Commission, je n’ai pas le choix. »

Un "printemps arabe" manqué et trop modéré sur la Libye

Si Jean Ping a pas mal de défenseurs sur la Côte d’Ivoire, il en a beaucoup moins sur le « printemps arabe ». Pourquoi n’a-t-il pas salué la révolution tunisienne lors du sommet du 30 janvier à Addis-Abeba ? « Quel État africain s’est prononcé pour que je puisse m’exprimer fortement ? » réplique-t-il. Mezza voce, Ping reconnaît que l’UA a sans doute commis l’erreur d’enfermer les débats sur la Tunisie et l’Égypte dans les huis clos d’Addis.

« Dans l’affaire libyenne, l’Afrique est en train de se faire ridiculiser. Personne ne tient compte de son avis », se lamente un haut fonctionnaire africain de l’ONU. « Ping n’a rien dans le ventre. Du coup, il n’a pas de voix. Personne ne l’entend. Il dit souvent qu’il n’aime pas la diplomatie du mégaphone, mais il est tombé dans la diplomatie du “mégaflop” ! » lâche un ancien diplomate africain de haut rang.

Dans l'affaire libyenne, l'Afrique est en train de se faire ridiculiser. Personne ne tient compte de son avis

Un ancien diplomate africain de haut rang

Politique de la "fumée blanche"

En fait, sur la Libye, les critiques pleuvent de toutes parts. D’un côté, l’ex-ministre sénégalais Cheikh Tidiane Gadio lance : « Pourquoi l’UA ne protège-t-elle pas les Africains ? Pourquoi n’est-ce pas l’UA qui a empêché les tanks de Kaddafi d’entrer dans Benghazi, le 19 mars dernier ? » De l’autre, l’opposant tchadien Saleh Kebzabo affirme : « Il y a un complot international contre un État africain. Il ne s’agit pas de soutenir un vieux dictateur. C’est une question de principe. L’UA doit réagir ! »

Rencontre du panel de chefs d'État avec Kaddafi, le 10 avril à Tripoli. © AFP

 

Du coup, Jean Ping a beau jeu de dire : « Je suis un modéré. Sur la Libye comme sur la Côte d’Ivoire, j’ai compris que, si je choisissais un camp, l’autre camp se sentirait abandonné et s’attaquerait à la Commission. J’ai voulu éviter à l’Union africaine ce qui est arrivé à la Ligue arabe : l’implosion sur la Libye. Donc, ma méthode, c’est de mettre tous les chefs d’État dans la même pièce jusqu’à ce que sorte la fumée blanche. »

Mini-sommet à huis-clos

C’est précisément ce qu’il a tenté à Addis-Abeba, dans la nuit du 25 au 26 mai. Un mini-sommet à huis clos sur la Libye. De fait, ce fut la grande explication. Meles Zenawi (Éthiopie) : « Les Occidentaux viennent nettoyer une maison qui est sale. Laissons-les faire. » Un chef d’État non identifié : « Ce n’est pas une raison pour incendier toute la maison. Certes, le colonel Kaddafi est une calamité, pour son peuple et pour nous. Mais peut-on laisser bombarder la Libye ? » Abdoulaye Wade (Sénégal)  : « M. Kaddafi doit partir. Il a fait assez de mal comme cela. En plus, il n’a jamais tenu les promesses d’aide qu’il nous a faites. » Yoweri Museveni (Ouganda) : « Ce n’est pas une question d’argent.D’ailleurs, plusieurs d’entre nous ont bénéficié de la Cen-Sad ! Ce n’est pas une question de : il a fait ceci ou n’a pas fait cela. La preuve, il a aidé Amin Dada et je ne lui en veux pas. C’est une question de principe. La souveraineté d’un État africain est bafouée. On ne peut pas laisser l’Otan continuer ses bombardements. »

 

Les Occidentaux viennent nettoyer une maison qui est sale. Laissons-les faire.

Mélès Zenawi, Premier ministre de l'Ethiopie

Le problème, c’est qu’au final Ping n’a pas vu sortir de fumée blanche. Aucun consensus ne s’est dégagé. Certes, dans un communiqué, les chefs d’État ont réclamé l’arrêt immédiat des bombardements de l’Otan et une solution négociée avec le « Guide ». D’où la visite, quelques jours plus tard, du Sud-Africain Jacob Zuma à Tripoli. Mais cette nuit-là, six pays (Mauritanie, Sénégal, Gambie, Gabon, Rwanda, Éthiopie) ont exprimé leur désaccord avec la majorité et se sont prononcés pour le départ de Kaddafi.

Désaccord africain sur les questions de fond

Le 8 juin, le Mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz, chef du panel de l’UA sur la Libye, a même déclaré tout haut ce qu’il avait dit tout bas à Addis : « Le départ de Kaddafi devient une nécessité. » Mieux, le lendemain, Abdoulaye Wade a pris le contre-pied de tous ses pairs africains. Ignorant la résolution du 26 mai, il est allé rendre visite aux insurgés libyens de Benghazi et a lancé à Kaddafi : « Je te regarde dans les yeux. Retire-toi de la politique. » Une vraie claque pour l’UA  !

Je te regarde dans les yeux. Retire-toi de la politique.

Abdoulaye Wade, Président du Sénégal

« Le problème, c’est que les chefs d’État africains n’arrivent pas à s’entendre sur des actions de fond, analyse Moustapha Niasse – un vieux connaisseur. C’est parce que l’UA est affaiblie que M. Wade peut se permettre d’en piétiner les règles et d’aller seul à Benghazi pour des intérêts à lui. À Malabo, il va crâner, et personne ne pourra le sanctionner. »

Commentaire d’un autre vieux routier de la diplomatie ouest-africaine : « Les chefs d’État africains, c’est une bande d’indisciplinés capricieux. »

 

Jean Ping (à gauche) avec Abdoulaye Wade à la veille du sommet d'Addis-Abeba. © AFP

Jean Ping manque-t-il d’envergure ou est-il l’otage de chefs d’État « capricieux » ? Au fond, le débat est là. Pour les uns, il aurait pu mieux faire.

« C’est en mars qu’il a raté le coche, estime un diplomate français de haut rang. Il voulait aller à Tripoli le 19, mais c’était déjà trop tard. Les bombardements venaient de commencer. S’il y était allé une semaine plus tôt, l’UA aurait pesé sur les événements. »

« À la même époque, lors du vote de la résolution 1973 de l’ONU sur la zone d’exclusion aérienne, renchérit un ex-ministre africain des Affaires étrangères, il aurait pu se rendre à New York et essayer de mettre des garde-fous à l’action militaire. Certes, le jour où les trois Africains du Conseil de sécurité ont voté pour la 1973, ils ne lui ont pas facilité la tâche. Il aurait peut-être échoué. Mais il aurait eu l’occasion de parler et d’exister. »

« Pas si simple », répondent les autres. « Dès le 10 mars, souligne un ex-ministre d’Afrique centrale, Ping a proposé une feuille de route sur la Libye, qui tient toujours. Il réclame une transition inclusive et consensuelle, et il a raison. » « À quoi bon parler si c’est pour se faire rabrouer ensuite par un Zuma, un Wade ou un Aziz ? » lance un ancien haut fonctionnaire africain de l’ONU.

Débat éternel entre pro et anti-ping

En fait, pour les anti-Ping comme pour les pro-Ping, la référence est la même. C’est l’affaire togolaise. En 2005, après la mort d’Eyadema, le Malien Alpha Oumar Konaré (AOK), le prédécesseur de Ping, a réclamé haut et fort des élections transparentes et, si nécessaire, une médiation internationale au Togo. Mais le Nigérian Olusegun Obasanjo l’a aussitôt désavoué. Pour les uns – les anti-Ping –, « Alpha a peut-être échoué, mais au moins l’UA a-t-elle marqué sa différence. Pour l’Histoire ». Pour les autres – les pro-Ping –, « Alpha a mis le pied sur l’accélérateur, mais a dû freiner lors de la crise togolaise, et a finalement jeté l’éponge ».

De fait, si AOK n’a pas sollicité de second mandat à la tête de la Commission de l’UA, c’est en partie à cause de cet échec togolais. Commentaire de l’un de ses collaborateurs de l’époque : « J’en veux toujours à Alpha d’être parti. Ce n’est pas parce que les chefs d’État vous font des misères que vous devez lâcher prise. »

Faut-il prendre le ministère du verbe, tout en sachant que cela ne changera rien aux réalités ? Faut-il, au contraire, rester discret et jouer la politique des petits pas pour essayer de parvenir à ses fins ? « Avec tous ses défauts, Konaré avait une vision pour l’Afrique, même s’il voulait la faire passer au forceps. Ping n’en a pas », lâche notre diplomate français de haut rang. « Ping fait le maximum, mais ne peut aller plus loin dans ses initiatives, car les États n’ont concédé aucune parcelle de souveraineté à l’UA. Il n’a pas le choix », rétorque un ministre d’Afrique de l’Ouest. Le débat entre anti- et pro-Ping, c’est un peu le conflit – toujours recommencé – des idéalistes contre les réalistes…

Cette différence avec AOK, Jean Ping ne la cache pas. Il l’assume : « Le président Konaré a du charisme. Moi, je ne cherche pas à en avoir. L’essentiel, c’est de se faire entendre et d’écouter. À l’UA, je peux donner une impulsion, un conseil ou une orientation. Mais je ne dois pas prendre une décision à la place des chefs d’État. » Ping connaît la musique. Il sait bien que ceux-ci ne veulent plus d’un président de la Commission qui leur tienne tête. « S’ils ont renoncé à placer un de leurs anciens collègues à la tête de la Commission, c’est pour éviter que celui-ci ne leur parle d’égal à égal, les tutoie et les appelle par leur prénom. » De fait, en son temps, AOK n’hésitait pas à appeler le président du Congo « Denis » et celui du Gabon « Omar ». Les intéressés n’aimaient guère. En février 2012, il y a peu de chances que le prochain mandat à la tête de la Commission soit confié à un ancien chef d’État.

Le président Konaré a du charisme. Moi, je ne cherche pas à en avoir.

Jean Ping

Jean Ping, 68 ans, sera-t-il candidat à sa succession ? « J’y pense, mais je ne me suis pas encore prononcé, dit-il. Depuis 2008, j’ai quatre priorités : améliorer la prévention et la gestion des crises ; renforcer la sécurité alimentaire et les infrastructures économiques ; promouvoir la démocratie et l’État de droit ; consolider l’UA elle-même, notamment par des financements innovants et un meilleur recrutement de son personnel. Il y a trop de fonctionnaires indisciplinés et dilettantes. »

Sera-t-il soutenu par son pays, le Gabon ? « Certainement, pronostique un de ses vieux amis – lui aussi ancien ministre d’Omar Bongo. Certes, avec Ali Bongo, Ping n’a pas les mêmes relations qu’avec Omar. Du temps du « Vieux », Ping ne passait jamais à Libreville sans être reçu au palais. Aujourd’hui, c’est le contraire. Il n’a aucune audience. Mais Ali n’a pas intérêt à ce qu’il rentre au Gabon. Il ne saura pas quoi en faire ! »

Peut-il continuer à travailler en tandem à Addis-Abeba avec l’Algérien Ramtane Lamamra, le commissaire à la Paix et à la Sécurité  ? « Nous avons de bons rapports. On travaille correctement. Il n’y a pas de dissensions », affirme Jean Ping. « C’est vrai que le tandem fonctionne assez bien, confie un connaisseur. Sans doute Lamamra défend-il les intérêts bien compris de son pays, mais sans en faire trop. Il veille à ne pas marcher sur les plates-bandes de son supérieur. » Qui est le cerveau dans le couple ? « Difficile à dire. Sur certains sujets, Lamamra est la substance, et Ping le micro. Mais Ping peut aussi être une boîte à idées performante. La feuille de route sur la Libye, c’est lui qui l’a forgée. En fait, le vrai problème est ailleurs. Le staff de l’UA est très insuffisant. Du coup, à eux deux, Ping et Lamamra doivent gérer plus de cinquante dossiers. Ils sont condamnés à être touche-à-tout. »

Politique de la tortue

Quel est le vrai combat de Ping, finalement ? Peut-être veut-il empêcher Obama, Cameron et Sarkozy de faire la loi dans le monde. Visiblement, il ne supporte pas la puissance de ce qu’il appelle « le P3 » (États-Unis, Grande-Bretagne, France). « Ces derniers temps, déplore-t-il, ce n’est même plus le P5 – les cinq membres permanents du Conseil de sécurité – qui gouverne le monde. C’est le P3. Croyez-vous que le reste du monde va accepter cela longtemps ? » Sans doute pourrait-il faire sienne cette petite phrase du Malien Amadou Toumani Touré à l’adresse des pays de l’Otan qui bombardent la Libye : « Quand vous me marchez sur le pied et que ça me fait mal, souffrez que je pousse un cri de douleur ! »

Ping peut-il faire bouger les choses ? À l’époque où il était au cabinet d’Omar Bongo, celui-ci aimait à l’appeler « le Chinois » – en référence aux origines de son père. Aujourd’hui, Ping pourrait invoquer le proverbe chinois « Mieux vaut avancer centimètre par centimètre que mètre par mètre ». Ping ou la politique de la tortue.



03/07/2011
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