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Quand le patronat africain parle d'une seule et même voix

 

 

Depuis 2011, l'avocate Jaqueline Mugo est à la tête de la Fédération des employeurs du Kenya. DR

En tant que secrétaire générale de Business Africa, Jacqueline Mugo représente 45 organisations patronales du continent. Mais pas facile de parler au nom de fédérations souvent en désaccord...

"Les pouvoirs politiques s'ingénient à nous diviser, mais les employeurs africains doivent aller unis aux tables des négociations !" Élue en juin 2013 pour deux ans à la tête de Business Africa, l'association des patronats du continent, Jacqueline Mugo, que nous avons rencontrée en marge d'une réunion des avocats de Nairobi fin novembre 2013, sait que sa tâche ne sera pas facile.

Le Français Philippe Gautier, directeur général adjoint de Medef International (qui accompagne les associations patronales francophones depuis plusieurs années), confirme que l'unité n'est pas encore totalement à l'ordre du jour : "Jusqu'en 2012, les patronats travaillaient par zones linguistiques, les francophones d'un côté, les anglophones de l'autre, rappelle-t-il. Business Africa [le nouveau nom de la Confédération panafricaine des employeurs, fondée en 1986] ne s'est doté qu'en 2013 d'une structure véritablement continentale pour peser à l'échelon international." Mais au sein de l'organisation, il subsiste des rivalités d'origine politique. Par exemple entre Marocains et Sud-Africains, qui ont cherché en vain à en prendre la direction.

Pragmatique

De fait, l'élection de Jacqueline Mugo au poste de secrétaire générale de Business Africa (qui rassemble 45 associations patronales dans autant de pays) ne s'est pas déroulée sans accrocs. "Les Marocains ont d'abord pensé présenter une candidature comme tête de file des francophones mais, après discussions, il y a finalement eu un consensus sur mon nom, raconte cette avocate kényane énergique et souriante. Cela dit, nous avons veillé à ce qu'il y ait des représentants de toutes les régions du continent au conseil de direction."

Patronat africain : de la CPE à Business Africa

Nairobi Gallivant

Nairobi, la capitale du Kenya, siège de Business Africa. © Gallivant

Jadis divisés par zone linguistique, les patronats africains parlent désormais d’une seule voix. Regroupant 45 associations patronales africaines, à raison d’une par pays, Business Africa, est le représentant des chefs d’entreprises africains auprès des institutions internationales.


L’organisation est dirigé depuis son siège à Nairobi par la Kenyane Jacqueline Mugo, élue pour un mandat de deux ans, renouvelable une fois. Une présidence tournante de l’organisation est assurée par un dirigeant d’une association membre, actuellement l’Algérien Habib Yousfi, de la Confédération générale des entreprises algériennes.

"Jacqueline Mugo est une avocate compétente qui connaît bien ses dossiers, elle est curieuse et pragmatique, indique Philippe Gautier. Et, surtout, elle est familière du fonctionnement des organisations internationales basées à Genève : elle a des appuis à l'Organisation internationale des employeurs, au Bureau international du travail et à l'Organisation mondiale du commerce."

L'homme d'affaires français ajoute : "Le fait qu'elle soit kényane est un atout. Nairobi entretient de bonnes relations avec l'Afrique du Sud et les États de l'Afrique du Nord. Et le Kenya est l'une des économies les plus dynamiques du continent, située à proximité d'Addis-Abeba, siège de l'Union africaine [UA], où Business Africa doit avoir une présence plus importante."

Accord de coopération

Medef International a invité Jacqueline Mugo au forum économique franco-africain qui s'est tenu le 4 décembre 2013 à Paris, en compagnie de 280 chefs d'entreprise venus de tout le continent. L'occasion pour cette avocate, qui ne parle pas la langue de Molière, d'améliorer sa visibilité dans le monde francophone. Elle a d'ailleurs profité de l'occasion pour signer un accord de coopération avec l'organisation patronale française.

À 50 ans révolus - elle refuse de révéler son âge exact -, Jacqueline Mugo arpente depuis longtemps les arcanes patronaux, aux niveaux national et international. Cette Kikuyue, mère de trois enfants, est née à Eldoret, à 260 km au nord-est de Nairobi. Elle a d'abord travaillé à la Fédération des employeurs du Kenya (FKE) comme conseillère juridique (1989-1996), avant d'opter pour des grands groupes privés.

Elle est ensuite successivement directrice des ressources humaines du géant anglo-néerlandais de l'agroalimentaire Unilever en Afrique de l'Est (jusqu'en 2002) puis de Kenya Airways. "J'ai commencé tôt à m'occuper de droit du travail, ma spécialité, et des réglementations touchant aux multinationales", affirme-t-elle. Ses fonctions l'amènent à garder contact avec la FKE, et notamment avec son directeur général, Tom Owuor, qui l'appelle à ses côtés en 2005 et à qui elle succédera un an plus tard.

Critique

"Au FKE, nous essayons d'avoir une approche non partisane, mais nous n'hésitons pas à interpeller les politiciens si le climat des affaires ou l'environnement social est affecté par leurs décisions, assure-t-elle. Le Kenya est un pays à forte tradition syndicale. Ces derniers temps, nous faisons face à plusieurs grèves dans le secteur public, notamment du personnel médical, des professeurs et des contrôleurs aériens. Avec la nouvelle loi qui a réduit de vingt et un à sept jours le préavis de grève, la situation s'est tendue." Si elle peut se montrer critique vis-à-vis du pouvoir kényan, Jacqueline Mugo se réjouit toutefois que le gouvernement actuel ait relancé un programme d'investissements dans les infrastructures, "crucial pour les entreprises".

En prenant la tête de Business Africa, la Kényane veut être un "porte-voix" des patrons auprès de l'UA et des gouvernements. "Partout, les chefs d'entreprise, les financiers, les politiciens et les ONG disent : 'L'heure de l'Afrique a sonné !' constate-t-elle. Mais les Africains eux-mêmes se mobilisent-ils assez pour leur continent ? Nous devons faire plus pour et par nous-mêmes."

Mobilisation

"D'abord, il faut nous attaquer à la gangrène de la corruption, notamment autour des mégaprojets, détaille-t-elle. Ensuite, nous avons besoin d'une fiscalité qui permette aux PME de sortir du secteur informel et de croître sans être étouffées par les États. Autre défi énorme, celui de l'industrialisation : il n'est pas normal que le thé kényan sorte du pays sans être mis en sachet ! Enfin, il faut cesser les protectionnismes absurdes. Par exemple, les États doivent accepter d'ouvrir leurs espaces aériens aux compagnies africaines, plutôt que de chercher à protéger des pavillons nationaux déficitaires !"

Pour obtenir des résultats, la secrétaire générale de Business Africa veut travailler en réseau. "Nous avons très peu de moyens, mon mandat est bénévole, je le fais au titre de mon travail au FKE, explique-t-elle. Nous avons opté pour une organisation décentralisée pour les questions régionales. Quant à moi, je vais concentrer mon énergie sur les problématiques continentales et internationales."

Philippe Gautier résume ainsi la mission de la patronne des patrons africains : "Jacqueline Mugo doit trouver quelques pistes d'actions communes à des organisations souvent en désaccord. Cela devrait être possible sur les sujets de transparence dans les marchés publics, sur les problématiques environnementales et sociales, de même que sur les partenariats public-privé", estime-t-il. Sur les questions commerciales, ce sera une autre paire de manches...

 

 

 

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16/01/2014
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