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A quoi servent les élections au Togo ?

 

L'angélisme (ou plutôt l'euphorie électoraliste) tient généralement la corde dans les esprits en guise de réponse à cette question. Cette tendance conteste, d'ailleurs la légitimité de l’interrogation: le bien-fondé d'organiser des élections dans un Etat moderne ? La belle affaire! La question en elle-même serait grotesque, tant sa réponse paraît couler de source. Tout le monde sait que la consultation périodique du suffrage populaire est un des principes majeurs de l'architecture démocratique (si elle n'en constitue pas la pierre angulaire). Il y aurait donc une sorte d'obsession polémiste et une forme de gaminerie à questionner les vertus d'une consultation électorale. L'argument serait imparable si l'interrogation ne comportait pas un complément circonstanciel de lieu (toutes mes excuses à la grammaire moderne dont je ne maîtrise toujours pas les nouvelles appellations.) Viendrait-il à l'esprit d'un politologue qui s'intéresse (allez, soyons gourmands) au prochain scrutin présidentiel de mai en France de se demander à quoi elles servent sans déclencher, de ce fait même une vaste bronca contre l'incongruité de ce débat ? La pertinence et l'intérêt de la question découlent directement d'un facteur essentiel que nous appellerons ici le contexte.

D'abord une précision en guise de rappel: depuis 1993, AUCUNE consultation électorale organisée au Togo n'a satisfait aux conditions minimales de la modernité politique, que sont la transparence, l'équitabilité et le fair-play par rapport à l'issue du scrutin. Même le scénario de 1994, une sorte d'annus mirabilis, qui a vu un parti de l'opposition (le CAR) damer le pion au pouvoir, n'a été rendu possible que par la certitude absolue qu'avait le RPT (parti au pouvoir) de savonner après-coup la planche aux vainqueurs légitimes et de déprogrammer, par la même occasion le fichier d'une alternance par la "voie royale" des élections. La suite des événements (invalidation du scrutin dans certaines circonscriptions électorales, nomination du premier ministre, corruption des députés proches de l'opposition sans compter l'organisation de partielles frauduleuses) confirme la thèse d'un véritable complot en aval et en amont de tout le processus électoral. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'il existe bel et bien dans le pays, une espèce de machine rodée pour écœurer, non seulement les candidats aux élections, mais aussi et surtout l'ensemble du corps électoral. A ce sujet il peut être intéressant de se pencher sur les retombées de ces farces électorales à répétition sur le mental des togolais et le capital de confiance qu'ils peuvent encore avoir en réserve quand on leur parle de voter.

Au Togo, les scrutins se suivent et se ressemblent avec leur lot de rapines et de cortèges funèbres (finalement réduits à de simples victimes collatérales d'une configuration politique où le fatalisme le dispute à l'instinct suicidaire.) Dans ce contexte, la preuve d'un désintérêt généralisé par rapport à la chose électorale n'est plus à faire. Le contexte, en lui même est antinomique de ce fol espoir et porte aujourd'hui comme hier les germes de la répétition des mêmes crises. La question qui transparait de ce constat, n'est finalement plus celle du contenu des propositions des candidats ou de savoir qui va gagner les élections, mais plutôt comment les habituels "vainqueurs autoproclamés" s'y prendront pour annoncer demain leur "écrasante victoire". Pas de place, dans cette structure combinarde, pour le facteur concurrentiel, le paramètre compétitif et dans une certaine mesure, le respect des suffrages exprimés. L'essentiel est d'accomplir la feuille de route qui n'a pas varié d'un pouce: Le pouvoir reste où il est, c'est-à-dire entre les mains rapaces qui le tiennent depuis plus de 40 ans. En dépit de toute la répulsion qu'elle inspire, elle présente finalement l'avantage de la clarté: la sagesse populaire recommande, à défaut de savoir où l'on va, de connaître au moins le lieu de provenance. Ici, on sait, non seulement d'où on vient et où on va, mais aussi à quelle sauce on va être mangé...Ce qui en somme devrait être considéré comme un avantage et exploité comme tel est devenu dans la conscience collective des togolais un boulet de canon qu'on traine à l'image d'un forçat dans le cachot de ses illusions envolées.

On peut faire feindre d'y croire et entraîner le plus de monde possible dans cet électoralisme anabolisant...Le remède contre les élections frauduleuses et bancales? Toujours plus d'élections, encore plus d'élections...ça passera forcément à un moment ou à un autre...C'est en ces termes que peut se résumer la propagande d'une classe politique bien-pensante et déjà toute excitée à l'idée des prochaines échéances. Quelle date déjà? Le 24 juin 2007...La consigne est claire, elle aussi: il faut faire les élections coûte que coûte et il faut faire vite, puisque le temps presse !

Petit florilège d'un dialogue de sourds entre togolais: "Inquiétudes par rapport aux délais de préparation du scrutin? Ce n'est pas un problème, on ferra avec! Appréhensions concernant l'introduction du kit électoral censé avoir fait ses preuves au Congo démocratique ? Ce n'est rien, les togolais s'adapteront vite, ils sont intelligents! Craintes par rapport à la composition actuelle de la fameuse cour constitutionnelle? Rien ne presse, on verra en temps voulu...Et la sécurité dans tout ça? Et si les togolais revenaient battre le pavé au lendemain de ces supposées élections parce qu'ils se seront rendus compte qu'on les a une fois de plus tournés en bourrique? Eh bien, qu'ils essaient...on les attend!"
Si l'organisation des élections au Togo n'a pour unique objectif que la permanente réédition de la stratégie du passage en force que vient couronner la filouterie les soirs de veillée électorale, alors se poser la question de l'importance des élections dans ce pays n'a rien de tordu. Si, pour les togolais, élection doit toujours rimer avec négation de leur volonté et extinction de leur espoirs de changement, il y a lieu de se demander si le jeu en vaut encore la chandelle.

Il y a lieu de se poser la question de la nécessité de convoquer une fois de plus un corps électoral pour le confondre avec de la chair à canon, dès qu'il veut y voir de plus près. Il importe aussi d'approfondir les motivations de ce personnel politique si particulier qu'a le Togo qui continue si allègrement de jouer le rôle que lui a attribué le casting: se présenter au garde-à-vous au rendez-vous des élections en agneau prêt au sacrifice.



16/03/2012
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