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Cameroun : Esther Dang Ose Defier Paul Biya

 

 

Le 1er octobre 1990, Esther Dang est installée comme directeur général de la Société nationale d’investissement (SNI) par le tout nouveau ministre du Développement industriel et commercial, René Owona (Ironie de l'Histoire, René et Simon Ngann Yonn - directeur général de la SNI jusqu'à la nomination de Esther Dang, cf. LDD Cameroun 057/Vendredi 12 août 2011 - sont morts tous deux fin 2004). Cameroon Tribune, le quotidien gouvernemental, écrira: "Une femme aux commandes d'un géant de l'économie nationale, c'est plus qu'un symbole".

Esther devient la star de la vie politique et économique camerounaise ; une femme puissante qui a la mainmise sur le patrimoine industriel et entrepreneurial du Cameroun. Elle n’est plus, d’ailleurs, « Mlle Esther Dang » mais affiche désormais le nom de son mari : Bélibi. Un magistrat qui sera, dans les années 1990, président du conseil d’administration de la Camair.

 

Esther Bélibi se retrouve sur le devant de la scène ; ce qui, au Cameroun, n’est jamais le meilleur endroit pour survivre. En 1994, du 12 au 16 décembre, elle organisera la « Semaine SNI » à l’occasion du 30ème anniversaire de la société. Ce sera un événement majeur dans la capitale. Pas seulement une manifestation mondaine mais l’occasion de mener une réflexion sur les politiques publiques et le rôle des investissements privés dans le développement du pays. « Elle a organisé la conférence économique qui faisait défaut à ce pays », me dira alors le banquier Hervé-Emmanuel Nkom, s’enthousiasmant à la vue de la flopée de PDG qui venaient rendre hommage à Esther Bélibi.

 

Dans un contexte difficile, politiquement et socialement, Esther Bélibi va s’efforcer de faire de la SNI l’outil « de la promotion d’un secteur privé national actif et performant ». Pas facile dans un système où le clientélisme et la corruption ont été érigés en arts de vivre. Et les opérations « mains propres » initiées par Paul Biya ressemblent, avant tout, à des règlements de compte entre « mafieux » ou quasi-« mafieux ». En septembre 2003, elle quittera la direction générale de la SNI et cédera la place à une… femme : Yaou Aïssatou, qui, après avoir débuté à la SNI, a été ministre de la Condition féminine et ministre des Affaires sociales et de la Condition féminine avant de revenir à la SNI, le 18 mai 2000 en tant que fondé de pouvoir principal (Yaou Aïssatou est alors également présidente du bureau national de l’Organisation des femmes du RDPC, le parti présidentiel, ceci expliquant cela).

 

Le 22 janvier 2010, Esther Dang remettra à René Sadi, secrétaire général du RDPC, sa lettre de démission du parti. Dang appartenait, à l’instar des cadres de l’administration et du monde des affaires, à sa nomenklatura. Dans une ambiance permanente de règlements de compte, elle y faisait alors état de « colères humainement évidentes sur des faits et des avis professionnels qui [lui] ont valu beaucoup de haine au sein du gouvernement du RDPC ». Au Cameroun, quand on « flingue », au propre comme au figuré, les coups sont mortels et il fallait que Esther Dang ait la peau dure pour supporter les rumeurs et les racontars à son égard, mais aussi les menaces, les pressions, les coups de Trafalgar et les coups de Jarnac, les trahisons… qui composent le quotidien des « élites » camerounaises.

 

Esther Dang Bélibi, candidate « indépendante » à la présidentielle 2011, dresse un tableau de la situation économique et sociale du Cameroun que ne renierait pas un « opposant » historique : « L’extrême pauvreté, le sous-emploi structurel et le chômage chronique de nos enfants, la famine, la soif, l’insécurité à tous les niveaux et dans tous les domaines, les maladies de la saleté qui tuent tous les jours associées à la malnutrition et aux nombreux problèmes de santé publique, la vie vraiment chère, tous ces maux qui frappent durement les 4/5ème des citoyens camerounais ». Ajoutons à cela un endettement « extrême » de l’Etat qui s’élèverait à 7.000 milliards de francs CFA dont « la conséquence directe […] est le laminage du revenu national qui ne croît que modestement et, par ricochet du revenu par tête d’habitant, justifiant de très bas salaires, un pouvoir d’achat insignifiant face à la flambée continue des prix des denrées alimentaires, des frais de santé, des frais de scolarité, des loyer pour toutes les couches sociales, des taxes sur la propriété foncière […] sans oublier la souffrance de nos étudiants à l’étranger ». On est loin des affirmations qui, aujourd’hui, sont véhiculées par le site officiel de la SNI, décrivant le Cameroun comme « un îlot de paix », un pays dont « l’histoire politique […] est un long fleuve tranquille » et qui, « en Afrique et dans la sous-région Afrique centrale […], a su imposer son modèle de démocratie apaisée ».

 

On retiendra cependant que bien plus que Biya, c’est le « gouvernement RDPC » que Esther Dang Bélibi met en cause, dénonçant un sabotage des « tâches précises à des moments précis » que le chef de l’Etat confierait à ses « concitoyens » tandis « que des personnalités tapies dans l’ombre multiplient des manœuvres d’intimidation et de découragement ne visant qu’à les faire échouer dans la mission confiée ». C’est un leitmotiv chez les responsables politiques camerounais. « Il faut sauver le soldat Biya ».

René Owona, qui a nommé Esther Dang à la direction générale de la SNI, ne cessait de me le répéter, lui qui était en grande proximité avec Biya et son épouse, Chantal, et qui, pourtant, savait mieux que quiconque quelles étaient les (nombreuses) tares du régime au point de refuser de discuter avec moi dans sa villa de fonction, truffée, me disait-il, de micros (cf. LDD Cameroun 018/Vendredi 29 octobre 2004). C’est que les Camerounais ont une hantise : la guerre civile. Parce qu’ils en l’ont vécue avant et après l’indépendance et que leur comportement « ethnique » est tel que le feu couve sous la cendre.

 

Quelle est, dés lors, la signification de la candidature de Esther Dang Bélibi ? Si c’est la première fois qu’une femme brigue la magistrature suprême au Cameroun, il en est déjà d’autres en lice : Edith Kabbang Walla, alias Kah Walla, 46 ans, personnalité du monde entrepreneurial et associatif qui vient des rangs du Social Democratic Front (SDF) de Ni John Fru Ndi, candidate du Cameroon People’s Party (CPP) - un parti qui a vingt ans d’existence mais aucune notoriété ; LamartineTchana, 44 ans, zoologiste, candidate du Dclic, un parti politique créé voici quelques mois seulement. Esther Dang Bélibi ne saurait être, non plus, considérée comme la candidate de l’alternance. D’abord, parce que l’alternance nécessiterait soit la mort de Biya, soit la prise du pouvoir par l’armée.

 

Ensuite parce que Dang Bélibi pourra apparaître, pour les commentateurs, comme la représentante des frustrés du « Renouveau », ceux qui y ont cru, ont pu encore, un temps, surfer sur leurs illusions mais ont, dans le même temps, permis au régime de perdurer et de se structurer en tant que bureaucratie parasitaire quasi stalinienne. Enfin, parce que nul ne peut douter que Biya sera réélu dès le premier tour de la présidentielle.

 

La candidature de Esther Dang Bélibi, c’est l’expression du désarroi de celles des « élites » camerounaises qui osent affirmer, enfin, que le régime Biya est à l’agonie après avoir été le fossoyeur du Cameroun, un pays riche d’intellectuels et d’entrepreneurs, riche d’un potentiel économique, agricole, minéral, énergétique, considérable et diversifié. Ce pays n’a connu, en plus de cinquante ans d’indépendance, que deux présidents : Ahidjo et Biya ; le premier a formaté le second, l’a promu à la tête de l’Etat avant de prendre conscience, tardivement, qu’il allait réexpédier le Cameroun au « cœur des ténèbres ». Reste à savoir qui pourra l’en sortir !

 

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique



23/05/2012
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